Reden

La Communauté germanophone, la plus petite des entités fédérées belges


La Communauté germanophone, la plus petite des entités fédérées belges
(
à l’occasion du déjeuner-conférence au Cercle de Lorraine de Bruxelles)

 19/01/2010

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Monsieur le Président,
Chers membres et invités du Cercle de Lorraine,

Permettez-moi tout d’abord de remercier Monsieur Charles Picqué, parce qu’il a fait une présentation qui a d’une part fait monter les attentes et d’autre part grandir les défis. Il a dit tant de belles choses sur moi, que j’ai presqu’envie de décider spontanément que, si jamais je meurs avant lui, je l’engage pour mon oraison funèbre. Mais trêve de plaisanterie, je le remercie pour cette présentation qui m’a vraiment fait un grand plaisir, car je sais qu’elle vient du fond du cœur.

Permettez-moi de commencer par un aveu. J’étais un peu perplexe quand j’ai reçu l’invitation pour ce déjeuner-conférence, parce que je me suis demandé : « Mais mon Dieu, pourquoi donc m’invite-t-on au Cercle de Lorraine, moi qui vit la plupart du temps bien paisiblement à l’Est de la Belgique et qui ne vient à Bruxelles que quand il le faut vraiment (mais cela fait quand même trois fois par semaine)? ».

Alors, je suis allé à la recherche des raisons.  J’ai tout d’abord pensé que c’est probablement parce que l’on veut enfin voir le Ministre-Président des derniers Belges.  C’est vrai ! Nous sommes les derniers Belges pour une raison bien simple.  Notre territoire n’a été rattaché à la Belgique qu’en 1920.  Nous fêtons très exactement cette année le 90e anniversaire du Traité de Versailles.  C’est une curiosité qui ne mérite peut-être pas encore une place dans un musée, mais qu’il faut quand même examiner de plus près. Puis, je me suis dit que ce n’était peut-être pas là la raison.  Probablement l’un ou l’autre s’est-il dit que, dans cette Belgique en mutation, il y a ces Communautés et Régions et qu’on oublie parfois la Communauté germanophone.  Combien de fois ne parle-t-on pas des deux langues nationales, des deux Communautés. Mais si l’on veut être précis et correct, il faut évidemment savoir qu’il y a cette curiosité institutionnelle qui s’appelle « Communauté germanophone de Belgique ».  Et peut-être les organisateurs de ces dîners voulaient-ils améliorer le niveau de connaissances des membres jusqu’aux dernières subtilités marginales de notre Etat ? 

Ou alors, c’est encore autre chose.  Si j’ai bien lu les journaux belges, l’un ou l’autre a fait des commentaires sur le rôle assez insolite, particulier et peu évident que la Communauté germanophone a récemment joué dans ce fameux  déclenchement de conflit d’intérêts au sujet de Bruxelles-Halle-Vilvorde.  C’est tellement compliqué de comprendre pourquoi les Germanophones pourraient avoir eu un intérêt à déclencher ce conflit que cela mérite peut-être le temps d’un déjeuner pour se le faire expliquer.  Peut-être ? 

Ceux qui sont de fins et profonds experts de la carrière politique des Ministres de notre pays savent que je partage avec Charles une qualité dont je ne me prévaux que très rarement, celle d’être le plus ancien ministre actuellement en fonction en Belgique de manière continue.  Il y a juste une autre personne qui a commencé avant moi, c’est Charles. Mais il m’a fait le plaisir (et c’est pour cela que j’ai dit tantôt que cela dépend de la manière de compter) d’avoir, à un moment déterminé de sa carrière, crû que cela suffisait, et il n’a pas continué, ce qui a causé une interruption dans sa carrière. Ceci me donne l’avantage, après la disparition de la scène ministérielle belge de Jos Chabert, d’être celui qui est le plus longtemps en fonction.  Ce n’est certainement pas un mérite, mais cela peut être une qualité, parce que se maintenir dans ce genre de métier, vous me le croirez aisément, n’est pas tout à fait évident. J’ai même menacé l’opinion publique germanophone dans une interview qui a été publiée aujourd’hui dans le Grenz-Echo, que je me sens toujours jeune, en pleine forme et plein d’idées, et que je désire encore continuer.  Voilà déjà cinq raisons qui auraient pu vous conduire à m’inviter, mais vous accepterez avec moi qu’il n’y en a aucune qui est vraiment définitivement pertinente. 

Je me suis un peu cassé la tête, et j’ai fait le tour de mes lectures récentes. C’est ainsi que j’ai découvert la vraie raison.  On se rend de plus en plus compte que tout ce qui est petit est important.  Il n’y a pas un jour où l’on ne parle pas, quelque part en Belgique ou dans le monde, des conséquences révolutionnaires des nanotechnologies. Evidemment, il y a la science des nains, mais c’est autre chose, c’est plutôt folklorique. Dès qu’on entre dans l’infiniment petit, les choses deviennent scientifiquement et technologiquement particulièrement intéressantes et vraiment révolutionnaires.  Je peux vous annoncer sans risque de me tromper que les nanotechnologies vont changer très fondamentalement notre vie à tous les niveaux dans les années à venir.  Ceci n’est pas tout à fait nouveau. En effet, dans un ouvrage récent d’une des personnalités belges que, personnellement j’ai toujours adorée, à savoir le porteur du prix Nobel Monsieur Christian De Duve, et dont il dit lui-même que c’est son dernier, celui-ci parle de la génétique du péché originel. Il explique d’une manière extraordinaire et fascinante comment les organismes les plus petits sont à la base de tout et expliquent tout, de l’apparition de la vie sur notre planète jusqu’aux performances les plus extraordinaires en médecine. 

Alors je vous dis en ma qualité de Ministre-Président de la Communauté germanophone que je suis un véritable expert des nanotechnologies institutionnelles.  Mais il n’en est rien.  Permettez-moi de vous dire tout d’abord que c’est un vrai plaisir et évidemment un honneur, mais, pragmatique comme je suis, surtout une opportunité pour moi de vous entretenir pendant quelques minutes d’une réalité certes marginale, mais réellement existante dans notre pays depuis maintenant au moins un quart de siècle, à savoir la Communauté germanophone.

Nous sommes très marginaux dans ce pays. Je comprends très bien et je le dis souvent, qu’aucun Wallon, ni Flamand et même Bruxellois de ce pays, ne se lève le matin et se pose, après s’être brossé les dents, la question de savoir comment vont ces Germanophones dans les Cantons de l’Est. Ce n’est pas là leur préoccupation principale.  Pour qu’on parle de nous, il faut déjà que nous fassions quelque chose d’un peu particulier et de préférence quelque chose qui ne nous concerne pas vraiment nous-mêmes, mais plutôt les autres.  C’est comme cela quand on est aussi petit que nous.  C’est comme les microbes et les organismes unicellulaires. Ils ne font jamais parler d’eux en tant que tels, ce n’est que dans ce qu’ils peuvent faire bouger que les choses deviennent intéressantes.  Je me permettrai aujourd’hui de vous présenter la Communauté germanophone avec ses caractéristiques distinctives, ce qu’on appelle en anglais les « unique selling points », en allemand les « Alleinstellungsmerkmale », les particularités.  Il y en a trois. Nous sommes une minorité nationale ; nous sommes une entité fédérée, une petite entité fédérée, même une très petite entité fédérée, et nous sommes, cela me paraît être fondamentalement le plus important, une région frontalière. 

Je vais vous présenter quelques aspects de ses traits caractéristiques pour arriver ensuite, dans la dernière partie de mon exposé, à quelques enseignements que l’on peut tirer d’une gestion des affaires publiques en Communauté germanophone après un quart de siècle d’expérience.  Je vous dévoilerai quelques-unes de mes réflexions plus personnelles sur le devenir de la Belgique fédérale, tel qu’on peut le concevoir à travers les lunettes d’un Germanophone. 

Je dois avant tout vous rappeler une chose fondamentale et qui explique finalement tout : La Communauté germanophone est le résultat d’évènements historiques.  Certes, si nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes, c’est que beaucoup de gens de ma génération et des générations précédentes ont fait des efforts, mais très fondamentalement, nous sommes le résultat d’événements historiques, sur lesquels nous n’avons aucune influence en tant que population germanophone. 

D’abord, il y a eu le Traité de Versailles, le rattachement à la Belgique.  S’il n’y avait pas eu le Traité de Versailles, nous serions aujourd’hui à quelque 700 kilomètres de Berlin, encore plus loin qu’Aix-la-Chapelle, dans un coin retiré à l’ouest de l’Allemagne, complètement perdus et oubliés.  Et plus égoïstement, je vous demande de calculer quelles auraient été mes chances d’être, pendant 20 ans, Ministre-Président d’une entité fédérée.  Ce fait historique n’a pas toujours été une partie de plaisir.  J’ai parlé de moi-même avec un certain humour, vous l’avez compris, mais je parlerai aussi de mon grand-père, qui lui, était un fermier qui n’a jamais quitté son village natal au cours de sa vie, mais qui cependant a changé quatre fois de nationalité !  Il est né Allemand ; il est devenu Belge ; il est redevenu Allemand à cause de l’annexion hitlérienne, ensuite il est redevenu Belge.  Il a donc changé quatre fois de nationalité, et en prime il a vécu deux guerres.  Ce n’est pas un sort particulièrement enviable.  C’est quelque chose qui, certes, par rapport à la misère ailleurs au monde, reste relatif.  Mais c’est quand même quelque chose qui n’est pas anodin. Quand on s’occupe aujourd’hui de la mentalité, de l’identité, des sensibilités germanophones, on constate que tout cela fait toujours un peu partie de la mémoire collective. 

Et puis, il y a eu le deuxième évènement, qui lui aussi était complètement en dehors du champ d’influence des Germanophones.  C’était cette décision prise un beau jour de transformer la Belgique en Etat fédéral.  Cela a commencé par la Commission Harmel créée par une loi de 1946 et qui a remis son rapport définitif en 1958 (cela a pris du temps).  Et puis, il y a eu la célèbre phrase du père de Monsieur Eyskens, qui a finalement été le départ de la transformation.  Ensuite, on s’est mis à l’œuvre. On a fait quelque chose que personnellement je considère comme extraordinaire et que je défends aussi bien en Belgique qu’à l’étranger comme étant une véritable « success-story » : C’est la transformation réussie d’un Etat unitaire décentralisé en Etat fédéral.  Ce n’est pas anodin du tout, surtout si l’on sait que cet Etat, depuis sa création, est influencé par une tendance conflictuelle entre deux Communautés ; en langage international, on dirait deux ethnies.

Partout ailleurs où ce genre de conflits existe, cela a mal tourné, même dans l’histoire récente.  Prenons le sort de la Tchécoslovaquie.  Prenons aussi, encore plus récemment, la situation en Serbie et au Kosovo.  La Belgique, ce n’est pas cela !  La Belgique, c’est la transformation paisible et réussie d’un Etat unitaire en Etat fédéral.  Cinq étapes ont été accomplies, une sixième se fait attendre. Il faut notamment apprécier tout ceci à la lumière de l’Histoire et sous l’angle de la performance. 

Bien que la sixième étape, qui aurait dû commencer au plus tard en 2007 et durer cinq minutes, ne soit pas encore réalisée, je continue à dire qu’elle arrivera et qu’elle est indispensable. La Communauté germanophone n’a évidemment pu être créée qu’à cause de cette évolution.   Sans cette évolution, on n’aurait jamais, en Belgique, imaginé créer pour cette petite Communauté germanophone une entité fédérée dotée du statut de région à pouvoir législatif.  Nous avons donc profité fondamentalement de cette transformation.  Nous sommes évidemment également tributaires de la spécificité de ces transformations et des règles qui la régissent. 

Cette transformation ne se fait pas n’importe comment.  Le fédéralisme belge a une tendance très dissociative et à certains égards, il est d’ailleurs simpliste.  Quand je fais ce genre d’exposé en Allemagne, j’explique toujours que le fédéralisme allemand est drôlement plus compliqué que le fédéralisme belge.  Si vous voulez le connaître, je suis prêt à vous l’exposer, mais vous devrez me réinviter une autre fois. Cela me ferait grandement plaisir parce qu’il fait très agréable ici.  Mais pour aujourd’hui, cela nous mènerait trop loin. 

Finalement, le modèle fédéral belge n’a que deux vraies particularités.  C’est l’absence de partis fédéraux.  C’est capital ! C’est plus important qu’on ne l’imagine, et c’est tellement unique et insolite que je connais beaucoup de gens, fonctionnaires ou responsables d’organismes ou d’institutions à Bruxelles, qui y vivent déjà depuis des années sinon des décennies et qui ne le savent pas. Quand je leur explique cela, ils me regardent comme si je venais d’une autre planète, tellement c’est inimaginable pour eux. Cependant, c’est la réalité belge. 

Et puis, l’autre particularité concerne spécialement la Communauté germanophone. Il s’agit évidemment de la coexistence, au niveau des entités fédérées, de deux structures (les Communautés et Régions). Ceci n’existe nulle part d’autre au monde. C’est quasiment impossible à expliquer à quelqu’un d’étranger. Il s’agit en fait d’une bicéphalité par ailleurs asymétrique.  Et cela, c’est l’exemple parfait du compromis à la belge.  J’y reviendrai tantôt parce que c’est tout à fait fondamental.  C’est une invention qui a permis de régler la quadrature du cercle, à savoir, le non accord sur Bruxelles à un moment déterminé sans qu’il y ait blocage. On a imaginé Communautés et Régions pour pourvoir trouver une solution entre les positions incompatibles des Flamands et des Francophones sur Bruxelles. Et puis, on a évidemment tout de suite fait ce qu’il faut pour que cela puisse être tempéré par des modèles asymétriques : du côté de la Flandre, c’est la fusion des organes, du côté des Francophones, c’est le transfert de compétences, l’élection au deuxième niveau du Parlement de la Communauté Française et la possibilité d’avoir des Ministres communs.

Pourquoi vous dis-je tout ceci ?  Parce que cela détermine complètement le sort de la Communauté germanophone.  Si on ne le  comprend pas, on ne comprendra jamais ni pourquoi la Communauté germanophone est comme elle est aujourd’hui, ni pourquoi elle veut encore être autre chose que ce qu’elle est aujourd’hui. Car cette bicéphalité Communauté/Région est très importante pour régler le problème de Bruxelles, mais elle est complètement inopérante pour donner satisfaction à nos besoins. En effet, pour nous, ce n’est pas notre problème qu’une matière soit régionale ou communautaire, ce qui nous importe est de savoir si nous disposons de toutes les compétences nécessaires pour gérer  convenablement le destin d’une entité comme la nôtre.  Comme nous sommes impliqués dans le système tel qu’il est en Belgique, nous devons vivre avec cette situation. La Constitution a d’ailleurs permis d’adapter le modèle par l’apport d’un élément complémentaire d’asymétrie, en permettant le transfert négocié de compétences de la Région wallonne vers la Communauté germanophone.  Si, dans ma jeunesse j’ai un petit mérite, c’est d’avoir été associé, au moment où j’étais encore dans un cabinet, à l’imagination de cette formule qui, à l’époque, était très insolite et qui a d’ailleurs été reprise par après pour régler en sens inverse les transferts de compétences de la Communauté française vers la Région wallonne.

Nous sommes le résultat de circonstances historiques.  Nous sommes une minorité. C’est vrai, 75.000 personnes sur 854km2, c’est très peu mais, nous avons l’avantage d’être une minorité qui vit sur un territoire cohérent.  Nous ne sommes pas une minorité dispersée, nous avons un petit bout de territoire belge où il n’y a pratiquement que les Germanophones. Nous sommes aussi, ce n’est pas sans importance, en voisinage immédiat avec l’Allemagne qui est un grand pays où on parle quand même la langue qui est la plus parlée en Europe comme langue maternelle, si on tient compte de l’Autriche, de la Suisse, de l’Allemagne et du Tyrol du Sud.   Nous restons une minorité.  En Belgique, c’est très important, parce que quand on est une minorité, il y a des choses que l’on peut faire et d’autres que l’on ne peut pas faire. 

Une minorité ne donne jamais le ton.  Elle doit juste anticiper et se positionner.  Une minorité doit être plus encore que les autres, je crois, sensible à la nécessité de compromis.  Une minorité est parfois vite agressée, elle se sent mise en difficulté, c’est un profil très spécial. D’ailleurs, j’ai dit un jour, et c’était un scoop pour la journaliste à qui je l’ai dit, que le problème de la Belgique c’est que tout le monde est finalement une minorité : Les Germanophones avec certitude, les Francophones le sont devenus, mais parfois ils ne le savent pas encore. Les Flamands sont de toute évidence une majorité, mais ils se comportent à de nombreux égards comme s’ils étaient toujours une minorité opprimée. Cette description est un peu sommaire, mais je la donne vraiment parce que c’est exactement comme cela que je ressens les choses.  Et paradoxe sublime, alors que tout le monde a quelque part quelque chose à faire avec des minorités (réelles ou supputées), nous ne sommes nonobstant pas capables de ratifier la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection des minorités nationales.  La Belgique est comme cela! 

Nous sommes également une très petite entité fédérée, extrêmement petite !  Mais une entité fédérée quand même, et là, être grand ou petit n’est pas ce qui importe. Permettez-moi cette expression un peu légère, c’est comme la virginité. On est vierge ou on ne l’est pas.  La qualité d’entité fédérée est une qualité indépendante de sa dimension, tout comme c’est le cas pour un Etat.  D’ailleurs, il y a des Etats qui sont plus petits que la Communauté germanophone, par exemple le Liechtenstein (en territoire et en population).  Il y a aussi des entités fédérées plus petites que la Communauté germanophone.  Au niveau mondial, nous sommes exactement à la 20e place. Six Cantons suisses sont plus petits que nous.  Il y a évidemment, cela va de soi, les deux parties de la Micronésie, qui est aussi une Fédération.  Le rapport entre le « grand » et le « petit » dans une structure étatique n’est pas fort important.  Il ne faut pas avoir de complexes. 

La Communauté germanophone fait 0,7% de la population belge et 1,25% de la population de Flandre.  Si je compare la Sarre en Allemagne et la Rhénanie-Nord-Westphalie, le rapport est un peu moins parlant, mais ce n’est pas très différent. Quand on me poursuit avec cet argument de notre dimension réduite par rapport à celle des autres, je prends toujours un exemple du monde de la Communauté des Etats : Combien de fois le Premier Ministre Juncker ne va-t-il pas en Chine, où il est fort apprécié ?  Si je disais tantôt que la population germanophone fait 1,25% de la Flandre, il faut savoir que la population luxembourgeoise fait 0,0005% de la population chinoise, donc, tout est relatif !

Nous sommes une entité fédérée et c’est une grande chance pour nous. Il est important de comprendre que notre destin au sein de la Belgique fédérale est différent du destin qu’on peut prévoir pour la Communauté française.  Il faut évidemment que je le répète, parce que quand un Francophone parle de Communauté, il pense évidemment à la Communauté française et non pas à nous. Et la Communauté française a vocation de se réunir suivant les formules les plus complexes peut-être, mais d’une façon plus ou moins cohérente quand même avec la Région wallonne et la Région bruxelloise. La Communauté germanophone n’a pas du tout cette vocation.  La Communauté germanophone a la vocation de rester une Communauté à part entière, de maintenir les compétences régionales qu’elle s’est déjà vue transférer et d’assumer demain encore d’autres compétences régionales. A partir du 14 février de cette année, nous allons négocier avec la Région wallonne un nouveau paquet de compétences, à savoir les compétences provinciales pour lesquelles nous souhaitons une solution du type bruxellois, parce que nous n’avons pas besoin d’une Province entre nous et les communes.  Nous allons négocier aussi la compétence de l’Aménagement du Territoire et la compétence du Logement.  Et puis, les choses étant ce qu’elles sont, cela va encore évoluer.

La troisième caractéristique est que nous sommes une région frontalière. Ceci est peut-être la chose la plus passionnante.  Nous avons la chance de nous situer à un endroit du monde entre les mondes germanophone et latin, où nous sommes entourés de frontières.  D’une part, il y a la frontière linguistique belge, pour laquelle nous essayons de faire tout ce qu’il faut afin qu’elle ne soit pas un lieu de combats et disputes, mais un lieu d’échanges et d’enrichissement mutuel. D’autre part, il y a nos frontières avec les Pays-Bas, avec deux Länder allemands et le Grand-duché du Luxembourg.  C’est une perspective enthousiasmante de coopérations qui se dessine devant nous.  C’est aussi une véritable chance au niveau de l’ouverture, parce que nous avons l’opportunité, pour chaque sujet que nous abordons, de nous poser la question : « Comment peut-on coopérer avec quelqu’un ? ». Très souvent, c’est quelqu’un qui appartient à un des quatre mondes culturels qui se rencontrent là-bas, les Néerlandais, les Allemands, les Francophones, les Flamands (Les Flamands et les Néerlandais on peut les compter ensemble, bien que ce soit peut-être quand même différent) et, à ne pas oublier, les Luxembourgeois.  C’est vraiment un contexte passionnant, celui dans lequel nous pouvons développer nos activités.  C’est quelque chose qui nous tient beaucoup à cœur.  C’est pour cela que nous nous engageons vraiment beaucoup, à la fois au sein de l’Euregio Meuse-Rhin et de la Grande Région Saar-Lor-Lux.  Ceci est aussi la raison fondamentale qui m’a motivé à m’engager personnellement un peu plus au niveau européen dans certaines structures, notamment le Conseil de l’Europe pour la coopération transfrontalière.

Que nous ont appris ces vingt-cinq années d’existence en tant que minorité, très petite entité fédérée et région frontalière?  Elles nous ont d’abord appris qu’être aussi petit peut avoir beaucoup d’avantages.  Etre proche des choses, c’est vraiment très intéressant. Cela permet de développer des modèles de gestion et des solutions quelques fois insolites mais toujours très intéressantes. 

Prenons les relations entre Gouvernement et Administration.  Chez nous, le contact est très direct.  Les quatre ministres ensemble ont (chauffeurs compris) 34,5 collaborateurs.  Moi-même, j’en ai 8, mais cela ne veut pas dire que nous travaillons seuls. Nous avons simplement pu, par le fait notamment que nous avons créé une Administration, définir un modèle spécifique de gestion des relations entre Gouvernement et Administration qui sont un peu différentes de ce qui est vécu ailleurs en Belgique. 

Au niveau de l’organisation de l’Enseignement, nous avons procédé à des remaniements auxquels on n’ose même pas penser dans les autres parties du pays. Nous avons supprimé des écoles catholiques de la Communauté pour les transformer en écoles communales.  Nous avons fait un tas d’autres choses  sans tomber dans le piège de la guerre scolaire, un peu dépassée. Nous avons réorganisé le paysage des écoles en répartissant les rôles, le fondamental aux communes, une répartition entre l’enseignement catholique et de Communauté pour tout ce qui est l’enseignement secondaire et une seule Haute Ecole.  Si nous n’avions pas fait tout cela, nous serions morts depuis longtemps. 

Et puis, dans un autre domaine, il y a les travaux subsidiés pour les voiries communales.  On les a tout simplement supprimés.  Fini le temps des plans triennaux, où on venait expliquer au Ministre régional que c’est lui et non pas la majorité communale qui décide quelle route va être rénovée, quand et de quelle façon. Fini aussi le temps où, pour chaque travail, il fallait aller demander une autorisation, avec toutes les procédures que cela implique. Nous avons supprimé tout cela.  Nous avons mis en place un système de dotation pour les voiries communales, par lequel un montant est versé chaque année aux communes suivant une clé de répartition fixée par décret. Ensuite les communes font ce qu’elles veulent.  Elles ne doivent même pas justifier quoi que ce soit, parce que, dans le cadre de la tutelle ordinaire que nous exerçons, nous contrôlons si l’argent donné pour les routes a bien été utilisé pour faire des routes dans le laps de temps fixé.  Imaginez cette simplification au niveau de la Belgique entière, ce serait une petite révolution copernicienne en matière de gestion administrative.  Voilà ce qu’on peut avoir comme avantage quand on est petit. Mais, il existe aussi des inconvénients.

Pour bon nombre de choses, on est très vite beaucoup trop petit.  L’étroitesse est quelque chose qui est aussi un obstacle à faire valoriser des effets de seuils.  Quelle est la réponse à cela ?  Il faut d’abord toujours se poser la question : « Faut-il vraiment intervenir ?  Que se passera-t-il si on ne fait rien ? ».  C’est une question qui mérite réflexion.  Je vous le dis avec toute ma conviction politique, à laquelle Charles Picqué a fait allusion.  Quand on veut intervenir, que fait-on ? On crée un organe.  Dans la meilleure des hypothèses, l’organe règle le problème. Et puis, le grand problème c’est que l’organe n’a plus de problèmes à régler.  Donc, on crée de nouveaux problèmes.  Tout cela peut être abordé autrement en regardant d’abord dans son voisinage.  Si vous avez un voisinage comme le nôtre, c’est très passionnant.  Quels sont ceux qui ont peut-être la possibilité de nous aider à régler nos problèmes ?  Evidemment, nous ne pouvons pas toujours vivre sur le compte des autres, même si nous payons ces services à des prix marginaux. Il faut évidemment aussi parfois offrir quelque chose. Dans ce cas, quand on crée quelque chose, on doit, dès le départ, l’imaginer pour un cercle plus grand. C’est donc là une deuxième solution. Et puis, il y a la vraie solution-miracle pour une entité comme la nôtre, c’est de redéfinir complètement la répartition des rôles et des moyens entre le niveau communal et le niveau de la Communauté. C’est comme cela que nous essayons de dépasser un peu les obstacles de notre petitesse.  C’est ainsi que l’on devient au fil des années, après un quart de siècle, un petit laboratoire de gestion en grandeur réelle, et parfois on trouve des solutions intéressantes.  Nous avons en tout cas fait un grand effort pour nous projeter dans l’avenir. Nous avons élaboré un programme de développement régional qui est un ouvrage assez important, avec une analyse détaillée des forces et des faiblesses et des stratégies. Pour ceux que cela pourrait éventuellement intéresser, j’ai déposé à l’entrée de la salle un exemple de ce document. Ce n’est peut-être pas la lecture de chevet idéale, mais cela mérite d’être consulté. 

Permettez-moi d’en venir aux conclusions, car les 15 minutes sont déjà très largement dépassées.  Que peut penser un Germanophone de la poursuite de la réforme de l’Etat belge ?  Pour nous, et cela coule de source, il y a un intérêt substantiel fondamental. Et ce n’est pas par négligence que je parle d’intérêt que l’Etat belge continue à fonctionner, à exister, et de préférence à se réformer suivant la seule façon possible, à savoir la façon négociée. Ainsi, nous pourrons continuer à bénéficier de notre statut extraordinaire et l’améliorer encore.  Quand il y a quelque chose en Belgique qui se passe, qui met en danger cette existence ou cette possibilité de continuer à négocier, nous avons évidemment un intérêt fondamental à faire ce qu’il faut pour que cette chose ne se passe pas.  C’est cela l’intérêt que le Parlement germanophone a invoqué quand il a actionné la procédure du conflit d’intérêt en matière de Bruxelles-Halle-Vilvorde, ce n’est pas le détail sur la solution (ce n’est pas notre problème). Mais nous avons un véritable intérêt vital, que de plus nous ne devons pas justifier, car nous sommes une vraie entité fédérée.  Il suffit que nous disions que nous avons un intérêt pour que cela doive être accepté par tout le monde, même si la NVA a introduit un recours devant le Tribunal de Première Instance de Bruxelles contre cette décision.  Je serais curieux de voir ce que ces pauvres juges vont dire, mais je sais qu’ils le diront seulement dans quelques années !

Et la Communauté germanophone dans tout cela ? Sans ce geste plein de conséquences, nous n’aurions pas cette négociation plus ou moins et heureusement secrète qui est menée maintenant. Je me demande même si, dans le cas où l’on n’aurait pas fait cela, on n’aurait pas encore Monsieur Van Rompuy comme Premier Ministre. On n’aurait en effet jamais nommé un Premier Ministre démissionnaire comme Président de l’Europe.  C’est vraiment un petit détail, mais je voulais quand même le mentionner ici.  Malgré tout cela, nous ne  concevons pas un rôle actif et important en matière de solutions des problèmes institutionnels belges pour nous. Nous sommes, comme je l’ai dit un jour, des joueurs de triangle.  Nous observons, nous essayons d’anticiper et de tirer les conséquences utiles à notre propre situation.  Cela nous suffit largement.  Nous ne sommes pas le compositeur de cette pièce musicale parfois un peu asynchrone qu’est la réforme de l’Etat belge, nous ne sommes pas le chef d’orchestre ni le premier violoniste, mais nous sommes peut-être le joueur de triangle.

Qu’est un joueur de triangle dans un orchestre ?  C’est quelqu’un qui intervient parfois ponctuellement et quand il intervient bien, personne ne s’en rend compte. C’est un peu cela que nous voulons faire. Imaginez-vous que le joueur de triangle se trompe, il frappe sur son instrument au mauvais moment, et c’est vraiment la catastrophe pour toute la représentation. De notre point de vue, les choses sont assez claires.  La Belgique ne survivra que si elle continue à évoluer et si cette sixième étape de la réforme de l’Etat se fait.  Si elle ne se fait pas, la Belgique ne va pas survivre, pour une raison assez évidente : le système belge est basé sur la négociation. Les garanties existent donc très sérieusement pour qu’on ne puisse pas faire des choses non négociées.  Si quelqu’un commence à bloquer définitivement, il va fâcher l’autre.  Si en plus l’autre est le plus fort économiquement et numériquement, un jour cela va péter : c’est ça la Belgique ! Les Francophones doivent le comprendre.  Les Flamands doivent agir avec circonspection et sagesse.  Il est évident que la seule issue est une nouvelle phase de la réforme de l’Etat. Il est clair aussi que cette nouvelle phase va conduire à un plus, à un nouvel équilibre institutionnel avec plus d’autonomie, de responsabilités et de compétences pour les entités fédérées, comme l’avait déjà exprimé le rapport des Médiateurs Royaux auquel j’avais eu l’honneur de participer. 

Il faudra aussi de nouvelles formes de coopération, c’est très important pour la Belgique, surtout parce qu’elle est un pays qui n’a pas de partis fédéraux. Elle ne peut survivre qu’avec des systèmes et des mécanismes de coopération très sophistiqués, y inclus autour de la Région de Bruxelles-Capitale, qui ne peut survivre de la même façon que Vienne ou Berlin qu’en ayant des accords très solides avec sa périphérie.  Pour arriver à cela, il faudra encore faire du chemin.  Il ne faudra en aucun cas abandonner la bonne tradition des compromis à la belge. 

Cette formule a des limites mais elle a aussi des mérites.  Le mérite essentiel est que ce genre de compromis à la belge, dont j’ai dit tantôt que la bicéphalité asymétrique au niveau des entités fédérées était l’exemple le plus caractéristique, a l’avantage d’être finalement négociée par une procédure plus ou moins liturgique, et ensuite célébrée comme il le faut devant les médias et l’opinion publique.  Il faut que ce soit assez compliqué pour que personne ne s’y retrouve vraiment et que personne ne puisse dire qu’il a définitivement perdu ou gagné. Et puis, l’essentiel est qu’il faut que cela fonctionne. Et la Belgique fonctionne !  On l’a bien vu en 2007. 
Pendant tout un temps, on n’a pas eu de Gouvernement fédéral et personne ne s’en est vraiment rendu compte.  Pourquoi ?  Parce que les entités fédérées fonctionnent assez bien.  Nous avons un système assez dissociatif.  Evidemment, cela ne peut pas fonctionner éternellement.  Cela peut parfois être un peu plus compliqué.  Il faut tirer les leçons du passé.  Il est vrai qu’en 2007 la situation était très difficile parce que les uns disaient qu’ils n’étaient demandeurs de rien (il suffit de lire l’ouvrage récent du Professeur Madens pour voir à quel point cela a vexé l’opinion publique flamande et même les milieux économiques et scientifiques).  Yves Leterme avait fait l’erreur de dire (mais il est probable que ce n’était pas une erreur mais que c’était la conséquence de son alliance avec un parti séparatiste): « Nous allons régler cela en cinq minutes parce que sinon nous ne pouvons pas faire de Gouvernement ».  C’est vrai que l’on n’a pas pu faire de Gouvernement, mais on n’a pas non plus réglé cela en cinq minutes !  Et puis, on peut dire que ce que l’on a vécu depuis lors est assez exceptionnel. Faire l’examen de ce qui s’est passé est vraiment extraordinaire. 

Rien n’a-t-il bougé ?  Je ne le crois pas.  Si on regarde de très près, surtout ces derniers jours d’ailleurs, on le voit très clairement. C’est un peu comme avec la toupie, ce jouet que vous connaissez peut-être. Vous la faites tourner et elle tourne en faisant beaucoup de bruit. On a l’impression qu’elle ne se déplace pas, mais en réalité, quand on regarde bien la pointe, elle s’est quand-même déplacée un peu. La même chose s’est passé depuis 2007 en Belgique avec les discussions entre Communautés et Régions. 

Tout cela n’est pas encore au point et cela va encore faire beaucoup d’agitation. Je suis profondément convaincu que la Belgique sera un jour composée de quatre entités fédérées : La Flandre, Bruxelles, la Wallonie et la Communauté germanophone (quand je l’ai dit à un Congrès du Parti socialiste en 1992, je me suis vraiment fait remonter les bretelles par le Président du parti de l’époque ;  lui n’est plus Président, mais moi je suis toujours Ministre, c’est ma satisfaction).  J’en suis aujourd’hui encore bien plus convaincu qu’à l’époque. La seule chose que je ne sais pas vous dire avec exactitude, c’est le moment.  C’est un peu – mais je le dis sans cynisme parce que c’est une image dont je ne veux vraiment pas qu’elle soit mal comprise – comme un tremblement de terre : vous savez dire avec certitude qu’il va arriver, mais vous ne savez pas dire quand.  C’est la même chose pour l’évolution de la Belgique. 

La Belgique sera un jour simplifiée, mais il faudra encore du temps. Il faudra encore de grands efforts.  Dans cette Belgique remodelée, il faudra qu’il y ait toujours, à l’Est de la Belgique, une Communauté germanophone qui continuera à gérer son sort et qui va essayer de s’inscrire un peu dans cette tendance du renforcement des encrages régionaux en Europe. En effet, partout en Europe et parallèlement à la mondialisation, la dimension régionale prend de l’importance.  Nous essayons aussi de garder notre spécificité parmi tous nos autres voisins. Quelle est notre spécificité ?  Je vais vous le dire quand-même parce que vous avez été si patients (cela fait 45 minutes que je parle, mon Dieu !) : Nous essayons de calculer comme les Allemands et de vivre comme les Français.

Je vous remercie de votre attention !